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Dargaud, territoire de western pur jus mais aussi inattendus : Pastorius Grant de Marion Mousse et La Fleur au Fusil de Mayen et Crescenzi

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© Marion Mousse chez Dargaud

Chez Dargaud, les westerns mythiques, d’hier et d’aujourd’hui, ne manquent pas. De Blueberry à Undertaker en passant par Lucky Lucke, Cartland, Stern… Puis, de temps en temps, il y a des oeuvres profondément western et pourtant inclassables, ovniesques, faisant entrer en collision d’autres éléments. La preuve avec Pastorius Grant et La Fleur au Fusil.


Ennemie politique n°1

Résumé de La Fleur au Fusil par DargaudEn 1868, dans la province qui s’étend entre Rome et Naples, un groupe de brigands planifie une embuscade contre l’armée piémontaise, qui régit d’une main de fer toute l’Italie depuis que Garibaldi a initié le Risorgimento, l’unification nationale italienne. À sa tête : Francesco Guerra, ancien soldat entré en rébellion contre ce nouvel État qui assomme le peuple de taxes ; et sa compagne, la troublante Michelina di Cesare, qui a réussi l’exploit d’unifier les ciociari, ces fermiers-brigands vivant dans le maquis. D’un sang-froid à toute épreuve, Michelina abat froidement les soldats pris en embuscade. Mais d’où lui vient cette haine farouche ? Serait-elle, comme dans les histoires que raconte son frère Nino, une janara, figure folklorique à mi-chemin entre harpie et sorcière ?

© Mayen/Crescenzi chez Dargaud
© Crescenzi

Honneur aux dames. Tout d’abord, quel magnifique titre, tout en double sens. Une fleur, Michelina di Cesare, obligée de prendre le fusil, par le contexte politique opprimant mais aussi pour s’opposer aux mâles tout-puissants. Sur la couverture, on croirait, entre les arbres, voir des Amérindiens, mais ce sont bien des Italiens, et une forêt de l’ancien monde. Avec, en avant-plan, une Robin des bois, à la mort à la vie.

© Crescenzi

Avec ce drame criminel (enfin, de l’avis des puissants d’Italie et de l’armée piémontaise qui fait régner l’ordre et la terreur), Cédric Mayen et Cristiano Crescenzi nous entraînent dans la biographie d’une pasionaria jusqu’au-boutiste et une période sombre du pays du western italien. Une histoire qui va nous scotcher de bout en bout de ces 94 planches et de sa postface, fascinant et révoltant.

© Mayen/Crescenzi chez Dargaud
© Mayen/Crescenzi chez Dargaud

Si cet album commence par une charge héroïque, un guet-apens, une indomptable dans un coucher de soleil, très vite le duo d’auteurs creuse le passé de Michelina Di Cesare, de son adolescence qui va vite mettre fin à l’innocence. Mort du père, destin tragique de la mère, mariage arrangé, pour ne pas dire forcé… Des étapes de vie auxquelles on se plie ou on résiste. Plus rarement encore, on contre-attaque. Mais quand on est une femme et qu’on arrive dans une bande de voyous, encore faut-il les convaincre de vous accepter et qu’ils rangent leur fierté pour faire de vous votre cheffe.

Le mot Technicolor, utilisé par l’éditeur pour présenter cet album impressionnant n’est pas usurpé. Dans une double temporalité mise en place pour mieux comprendre cette héroïne devenue badass pour se sentir vivante et utile, Mayen et Crescenzi livrent un récit âpre, violent mais aussi intelligent et lancinant. Crescenzi est intense dans sa manière de mettre en scène, de cadrer les séquences mais aussi d’adoucir ou de ravager les visages, de les marquer, de les déchirer, de faire ressentir les cauchemars et les pulsions de vie de ses héros. Je ne connaissais pas Michelina Di Cesare, mais quelle figure, quel vent de nouveauté dans l’art de mener une guerre quand on se croyait pourtant impuissante. Pouah, quel album!

© Crescenzi
© Mayen/Crescenzi chez Dargaud

Déprime et des primes

Résumé de Pastorius Grant par DargaudPastorius Grant est un vieux chasseur de primes sans pitié, désabusé et mourant. Alors qu’il tente de capturer un hors-la-loi qui s’est réfugié dans une réserve indienne, il croise la route d’une gamine aveugle et de son cochon. Avant de mourir, son père lui a dit de trouver Grant, et de l’engager pour le venger de son meurtrier… Pour son premier roman graphique chez Dargaud, Marion Mousse a choisi la couleur directe pour retranscrire la beauté formelle de la nature et faire ainsi écho aux tourments de son protagoniste. Un western psychologique intense, brutal, en cinémascope.

© Marion Mousse chez Dargaud
© Marion Mousse chez Dargaud

Alors lui, je l’adore. Je n’ai pas lu tout de lui, loin de là, mais à chaque fois qu’un Marion Mousse est arrivé dans mes mains avec son style aiguisé, dynamique, actif, sans forcément toujours opter pour le même rendu graphique. Avec Pastorius Grant, avec de grosses masses, des couleurs surexposées, des corps tortueux, entre Dali et Popeye, Marion Mousse s’intéresse, avec éclat, au western. Celui des poussières et des grands rochers. Des Indiens qu’on pensait éradiqués mais qui ne s’avèrent pas vaincus.

© Marion Mousse chez Dargaud

Dans l’ombre du Doigt-de-Dieu, un cow-boy se repose. Le chapeau jusqu’en dessous du menton, un veston noir, une chemise jaune. Mais, dites donc, ne serait-ce pas… Lucky Luke? Ah non, il vient de relever la tête, ce n’est vraiment pas Lucky Luke. Il a une moustache à la Marx Brothers, l’oeil hagard, Papy loque n’est plus de première fraîcheur. Il n’arrête pas de tousser. Derrière lui, deux Mexicains, Tavez et Porti, le mince et le gros, sont à ses trousses. Comme lui l’est d’un criminel fugitif qui peut lui rapporter gros: Big Hand. Un salaud. Mais qui ne l’est pas parmi les hommes blancs qui ont imposé leur toute-puissance aux natifs. Jusque dans les déserts hostiles.

© Marion Mousse chez Dargaud

Cette chasse à l’homme n’est pas qu’une formalité. Car il y a le soleil de plomb, les fortes pluies qui peuvent malgré tout survenir subitement, le remède qui vient à manquer, des jambes qui ne sont plus de première jeunesse, les fantômes du passé qui eux retrouvent de leur vigueur eux, les ennemis connus ou à venir, puis cette petite fille aveugle mais clairvoyante, obstinée aussi. Elle tient absolument à engager Grant pour régler son compte à celui qui a assassiné son père. La petite ne lâchera pas le chasseur de primes d’une semelle.

© Marion Mousse chez Dargaud

Après une couverture, toute en ombres et lumières solaires, déjà saisissante, Marion Mousse brouille les pistes pour nous entraîner avec un personnage brut et insaisissable dans un drôle de western, expérimental, psychédélique, avec des visions et des hallucinations. Mais, surtout, un vrai cheminement, quitte à faire des allers-retours, à trébucher, à chevaucher, à se faire ligoter ou prendre par surprise. Comme le lecteur qui ne s’attend qu’à la dernière minute à ce qu’il va se passer. C’est intense, de toute beauté même avec de gros nez. Le poids des silences, le choc des dessins! Une vraie pépite, avec des reflets noirs sous un soleil écrasant.

© Marion Mousse chez Dargaud
© Marion Mousse chez Dargaud

La Fleur au Fusil à lire chez Dargaud

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Pastorius Grant à lire chez Dargaud.

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