C’est lors de la dernière d’une longue série au Théâtre de la Valette dirigé par Michel Wright que nous avons enfin pu voir Acting de Xavier Duringer. Un spectacle dur et poignant qui balance entre comédie et tragédie mais ne vous laisse en tout cas pas indifférent.
Dans une cellule de prison, Robert, acteur et metteur en scène condamné pour meurtre, rejoint Gepetto, un petit escroc, et Horace, son mystérieux codétenu muet et insomniaque…Les liens se nouent entre Robert et Gepetto autour du métier d’acteur. Mais les deux détenus ne lui donnent pas la même définition : Gepetto ne pense qu’au star system ; Robert, lui, invoque Shakespeare, Stanislavski et l’art de l’acteur. Pourtant ce dernier va enseigner la comédie au premier ; dans cette cellule qui se transforme peu à peu en scène de théâtre, le maître pousse l’élève dans ses ultimes retranchements, au cœur des secrets du métier, et tente ce pari fou : faire de lui le plus grand acteur au monde.
Dans les rôles des trois détenus on retrouve Bernard Sens, Gauthier Bourgois et Alexis Goslain. Un solide trio d’acteurs qui portent cette pièce à bout de bras de la première à la dernière réplique.
Robert (Bernard Sens), qui a été formé dans les meilleures écoles et est passionné par les grands textes du Répertoire, envisage le métier d’acteur comme un sacerdoce. Il va tenter de convaincre Gepetto (Gauthier Bourgois) – mieux même il veut le façonner entièrement – et en faire un comédien d’exception. Sous la présence d’un Horace (Alexis Goslain) toujours silencieux mais très attentif, le match entre les deux hommes sera captivant.
« T’as un corps tout entier, faut t’en servir. Si t’es de dos, une nuque, ça joue, une nuque, putain, c’est incroyable, une nuque » . (Robert)
Le ton de la pièce se veut proche de la comédie mais sous chaque réplique se cache un tenant dramatique. On a rarement vu l’art du théâtre magnifié à ce point là, formidablement analysé, et mis à nu de la plus belle manière. On est là face au théâtre comme vecteur de lutte contre l’enfermement, comme moyen d’évasion bercé par les illusions.
La mise en scène signée Alexis Goslain reste sobre et simple mais suffit amplement comme écrin à une partition théâtrale de très haut vol. Et pour interpréter cette partition on peut compter sur des comédiens formidables.
Outre Alexis Goslain qui reste muet durant quasi toute la pièce mais dont la présence est indispensable à la mise en abîme des deux autres acteurs, il y a Bernard Sens, comédien chevronné qui interprète un Robert au débit de parole rapide et directif dans son rôle de Pygmalion passionné et bourru, et puis le talentueux Gauthier Bourgois dont la prestation totalement habitée dans le rôle de Gepetto marque les spectateurs au fer rouge. Il est stupéfiant de réalisme dans un rôle difficile, tout comme celui de Sens d’ailleurs. Son interprétation du monologue d’Hamlet de Shakespeare, mis à nu (au propre comme au figuré) sur la scène improvisée de la cellule, est stupéfiante et bouleversante.
À la fin de sa performance, le silence était total dans la salle.
Bref, le trio fonctionne à merveille, et le texte de Duringer prend aux tripes.
Acting est une pièce coup de poing, le genre d’uppercut théâtral qui vous coupe le souffle, et que vous n’êtes pas prêt d’oublier !
Jean-Pierre Vanderlinden

