Dans l’art du paradoxe, le Chat de Geluck est maître: pour réussir son Paris, il a autant fondu que pris du poids

Durant une bonne partie du printemps, les Champs-Élysées vont miauler, n’en déplaise à tous les oiseaux – y compris les pigeons qui ont l’habitude de se délester sur les sculptures – du point du jour qui chantent l’amour dans une chanson de Joe Dassin. Il paraît que la tendance s’est aussi inversée du côté des chiens, désormais peureux des vingt chats monumentaux dont ils auraient peur que, comme des Golems, ils les prennent en chasse. Même si le Chat est, il est vrai, bien portant (et que ça ne s’arrange pas vu la manière dont il montre de quel bronze il est fait), sa vivacité d’esprit est bien présente. Tout comme celle de Philippe Geluck qui, sous des airs rendus parfois un peu prétentieux (par son omniprésence médiatique et l’impression qu’il a « toujours la pièce à mettre au trou ») mais toujours éminemment sympathique, réussit une carrière d’artiste polyvalent et novateur, réussissant à repousser les limites de ces arts. Ça ne plaît pas à tout le monde et c’est tant mieux, mais le voilà exposé avec son alter ego félin sur la plus belle avenue du monde (paraît-il). Un catalogue en témoigne pour ceux qui (pour cause de Covid ou pas) ne feront pas le voyage. Drôlement bien fait et éclairant.

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© Philippe Geluck/Serge Dehaes chez Casterman

Résumé de l’éditeur : Malgré un report pour cause de Covid-19, l’expo Le Chat déambule aura bien lieu. Vingt sculptures monumentales du Chat seront exposées sur les Champs-Élysées du 26 mars au 9 juin 2021 et voyageront ensuite dans une dizaine de villes avant de se poser à Bruxelles à l’occasion de l’inauguration du Musée du Chat et du dessin d’humour. Chaque pièce mettra en scène le célèbre félin dans différentes scènes humoristico-poético-surréalistes. L’idée de cette exposition a germé dans l’esprit de Philippe Geluck alors qu’il travaillait sur le projet du Musée : Si Botero l’a fait, pourquoi pas moi ? Ses personnages sont gros, Le Chat l’est aussi ! Ce catalogue raconte l’aventure de la création de cet événement ambitieux et hors du commun, revient sur la genèse du travail en volume de l’artiste, depuis 1972, et propose évidemment de nombreux dessins en lien avec l’art et la sculpture en particulier.

© Philippe Geluck

Le chat déambule. Enfin, façon de parler. C’est vrai qu’il a quelques comorbidités, pour reprendre une formule à la mode en ce moment, mais il est en pleine forme. Plus immobile que mobile, cela dit. Pas sûr qu’il voie encore ses pieds au-delà de son sympathique bedon. Et les 2,5 tonnes de bronze qui le matérialise dans des positions plus ou moins sages, souples (!) et défiant la gravité (!!), ne vont rien arranger. En tutu, sous la pluie tombant d’un… parapluie (esprit de Folon y es-tu?) faisant contrepoids d’une souris sur une balançoire ou se fondant dans la première (à peu de chose près) statue parlante de l’Histoire des Arts, le Chat trouve un peu plus une incarnation 3D, statufiée.

© Philippe Geluck

Oh, comme nous le rappelle l’album-catalogue qui accompagne cette exposition-événement, c’est loin d’être la première fois que le félin de Geluck vit sa vie en relief puisqu’il a déjà connu adaptation animée 3D (La minute du chat dont Hugues Hausman nous a récemment confié qu’une saison 2, dans un autre style, n’était jamais sortie des cartons), marionnettes et autres émancipations-émanations.

Mais voilà, cette fois, Philippe Geluck (qui a autofinancé ce chantier alors que la Ville de Paris n’a rien eu à débourser, même si certains trouvent à se plaindre de ce spectacle gratuit qu’il ne trouve pas grâce à leurs yeux, preuve que la BD n’est pas encore tout à fait le 9e Art pour les esprits réducteurs et élitistes qui parlent tout de même « d’un sommet de mauvais goût ») a vu les choses en grand, plus grand que jamais. Fois 20! Les vingt statues qui ne se disputeront pas le sprint aux Champs-Élysées, puisqu’elles y resteront jusqu’au 9 juin, ont nécessité bien plus que le crayon (pourtant essentiel dès les croquis de départ) de Philippe Geluck et les couleurs du fidèle Serge Dehaes.

© Philippe Geluck
© Philippe Geluck

Plus de soixante professionnels du monde de la sculpture (l’atelier de François Deboucq, la fonderie de Jo Van Geert) – et un mode d’emploi nous prouve à quel point ces métiers sont diversifiés, on ne dirait pas, c’est impressionnant -, ont été réunis autour de ce grand oeuvre que le Père du Chat a en ligne de mire depuis longtemps et qui donnera une partie de son luxe au futur musée du Chat dès 2023. D’ailleurs, il exprime l’idée, pourquoi pas, de s’adonner exclusivement au 2e Art. Ce triple-album qu’est le Chat déambule (160 pages diverses et variées) est d’ailleurs l’occasion de se plonger dans l’univers iconoclaste et ambitieux, jonglant entre peinture à l’huile, volume et performance, mis au point par Philippe Geluck dès les années 70. Jusqu’à aujourd’hui quand, sous les airs bonhommes de son sacré personnage, le créateur belge touche à l’impossible, rendant parfois aérien ce qui fait le poids d’un éléphant.

Autoportrait © Philippe Geluck
© Philippe Geluck

Chaque oeuvre parisienne (mais elles voyageront dans une dizaine de villes avant de rallier l’inauguration du Musée) est ainsi décrite (tantôt par Geluck tantôt par le prisme d’un autre auteur – pas toujours cité, cela dit, au point de créer la confusion et de parfois laisser penser que Geluck parle de lui à la troisième personne) tandis que les différents chapitres laissent place à des interviews (laissant voir comme jamais l’homme derrière le chat, l’artiste accompli et tous horizons, quitte à chambrer Rodin), des somptueuses photos réalisées par Thomas Van Den Driessche) et images d’archives.

© Thomas Van Den Driessche
© Thomas Van Den Driessche

Le tout sans oublier une trentaine de pages de BD faisant le best-of de tout ce que cet ingénieux facétieux a pu commettre comme gags et réflexions concernant de près ou de loin le monde des Arts et de la sculpture. Histoire de joindre l’utile et l’instructif à l’agréable, les deux pôles étant parcourus d’humour assez irrésistible. Surprise du Maître du Chat ? Un début d’essai, de réflexion inédite, sur la place de l’humour dans l’art (sculpté et pictural principalement) en remontant aussi loin que la mémoire de l’humanité s’en souvienne et quitte à prendre de l’altitude (pour aller voir du côté des gargouilles qui se fendent bien la poire à l’abri des regards). Ça mérite un approfondissement, tant c’est bien vu.

Relief de la Chapelle blanche de Sesostris 1er au temple de Karnak a Thèbes
© Philippe Geluck/Serge Dehaes chez Casterman

Voilà donc un bel objet, loin des catalogues conventionnels et parfois vite torchés. Ici, il y a du fond et de la forme (que même ce sumo félin qu’est Roger pourrait envier) et le sens du spectacle.

© Philippe Geluck/Serge Dehaes chez Casterman
© Philippe Geluck/Serge Dehaes chez Casterman
© Philippe Geluck/Serge Dehaes chez Casterman

Bref, le Chat, imposant, est un peu plus parmi nous. Sous ce jeu de mot se cache le dernier album en date de l’anthropomorphe, paru il y a quelques mois chez Casterman. Si la qualité des albums de ce penseur qu’on a parfois du mal à suivre est aléatoire, ce 23e album conçu dans l’urgence du confinement est un régal, en condition olympique, mémorable. Vif et inspiré, Geluck tue l’ennui et la page blanche par une classification de codes-barres, invitant doucement le Covid dans ces pages mais aussi son humour intemporel, cynique ou bon enfant, pour tous les goûts. De gravures reconditionnées pour le XXIe siècle qui lui aussi est par minou en élucubrations drolatiques, le Chat prouve avec allure et classe qu’il a toujours son mot, et le jeu qui en découle à dire. Et à rire.

© Geluck/Dehaes chez Casterman

Exposition à voir jusqu’au 9 juin aux Champs-Élysées. Jean-Louis Poirier, photographe et fan du Chat, vous en propose une visite virtuelle.

pipi et Grobidet

L’expo est prolongée en ligne (en attendant réouverture physique), jusqu’au 12 juin, par Le Chat à Matignon, exposition-vente chez Huberty-Breyne proposant dessins préparatoires ayant servi à la réalisation des sculptures, bronzes au format original, des toiles et dessins de grand format, des oeuvres en hommage aux grands noms de l’histoire de l’art.

© Philippe Geluck
© Philippe Geluck

Série: Le Chat

Hors-série : Le Chat déambule

Textes : Philippe Geluck, Jean-Claude Loiseau, Alberto Mariotti, Véronique Bergen et Ondine Sténuit

Illustrations et BD : Philippe Geluck

Photographies : Thomas Van Den Driessche

Genre: Autour de la BD, Masterclass

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 160

Prix: 25 €

Date de sortie: le 24/03/2021

Extraits:

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Série: Le Chat

Tome: 23 – Le Chat est parmi nous

Scénario et dessin: Philippe Geluck

Couleurs : Serge Dehaes

Genre: Gag, Humour, Réflexion

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 48

Prix: 11,95 €

Date de sortie: le 14/10/2020

Extraits:

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