François Cau: « Quentin Tarantino a contribué à rendre les nanars moins honteux »

Nuit hallucinée, nuit excentrique, Zombie Walk, nuit fantastique…tout ce bréviaire du cinéma gore et Z nous montre la vitalité du cinéma bis avec ces fans et ces adeptes forcenés à travers nos chères provinces françaises. Adeptes qui ont ainsi leurs cultes et leurs gourous appelés Jean Rollin, Mario Bava, Frank Miller ou Robert Rodriguez. Ce cinéma de la marge en fait un événement culturel dont il s’agit d’examiner la force et l’impact cinéphilique. Rencontre avec François Cau, projectionniste de son état, mais surtout auteur singulier de « Nanarland »(ed. Ankama, 2015). Prends peur, ami cinéphile, tu rentres dans l’âme des damnés.

Bonjour François, votre parcours professionnel et votre formation initiale?

J’ai travaillé pendant douze ans dans un journal culturel grenoblois nommé « Le Petit Bulletin », c’est dans ce cadre que j’ai rencontré en 2001 Régis Brochier, l’un des fondateurs du site, auquel j’ai proposé mes services dans la foulée de notre première entrevue, par passion partagée pour les mauvais films sympathiques. Depuis trois ans, je suis projectionniste saisonnier dans un cinéma municipal, tout en étant pigiste pour le mensuel « So Film ».

Pourquoi ce livre « Nanarland »?

De façon purement pragmatique, nous avons répondu à une sollicitation du « Label 619 » d’Ankama lancée il y a presque trois ans maintenant. Mais l’idée nous trottait dans la tête depuis longtemps : comme tout site internet dont le contenu serait transposable sur le papier, nous fantasmions un peu sur un objet livre. Nous avions déjà été contacté plusieurs fois par des éditeurs, mais jamais avec un projet aussi excitant que celui du « label 619 » (un éditeur peu scrupuleux nous avait même proposé un livre sur le modèle des « ta mère », il y a presque 10 ans !). Après avoir fait nos précieuses, surtout par manque de temps et dispersion des énergies, nous nous sommes enfin rencontrés face à face pour réaliser que nous avions les mêmes envies qu’Ankama sur un tel projet : offrir aux lecteurs assidus du site comme aux novices un bel objet à même d’émuler notre passion, avec du contenu en grande partie inédit.

Pour moi, une série Z est une série Z (c’est-à-dire un mauvais film), en quoi un nanar a de l’intérêt comme spectateur?

Pour reprendre la définition du site, un nanar est un mauvais film sympathique. L’essence de cette sympathie peut varier en profondeur d’un film à l’autre, il n’y a pas de recettes pour élaborer un bon nanar et c’est justement ce qui fait sa force : sa nature accidentelle, incontrôlable, le déraillement de train qui finit en feu d’artifice. En ce sens, toutes les productions récentes du type Sharknado nous plongent dans une tristesse insondable, de par leur nature forcée. Ce sont de mauvais films sciemment ratés, pour que les spectateurs rieurs se sentent plus intelligents que le film… et ce alors que les producteurs rient toujours les derniers. De notre point de vue, ce que vous appelez une série Z devient un mauvais film sympathique dès lors qu’il s’aventure dans un ailleurs cinématographique qui brusque le regard, le fait sortir de sa zone de confort, et que le rendu s’avère fascinant à regarder malgré – ou grâce à – ses défauts.

N’est-ce pas Quentin Tarantino qui a remis au goût du jour cinéphilique les films de série Z?

Je pense qu’il a contribué à les rendre moins honteux dans l’inconscient collectif, et surtout, il a introduit cette idée chère à notre cœur, mais encore discutée et discutable selon bon nombre, de l’absence de hiérarchie de goût entre série A, série B et série Z. Objectivement, tous les films ne se valent pas d’un point historique, technique ou artistique, mais subjectivement, rien ni personne ne nous empêchera de préférer Jean-Marie Pallardy à, au hasard, Christophe Honoré.

La revue « SO FILM » a comme vocation éditoriale de bien défendre les films de série Z ou les réalisateurs de série Z, d’accord avec ça? (Un peu comme la revue « Schnock » qui adore les comédies à la française des années 1970 avec des cinéastes comme Claude Zidi, Joël Séria ou Jean Yanne…)

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La ligne éditoriale des parutions du groupe « So Press » s’articule autour de la fameuse règle des trois H : une Histoire, de l’Humain, de l’Humour. Quand d’aventure les sujets concernent des réalisateurs de série Z (ce qui n’arrive pas non plus à chaque numéro), les sujets sont systématiquement anglés sur l’atypisme de leur parcours, avec un ton bienveillant et pour tout dire souvent admiratif du génie déployé pour arriver à de tels résultats. En cela, So Film et Nanarland se rejoignent. Et si je puis me permettre, autant je ne suis pas forcément fan des films de bidasses de Claude Zidi, autant je tiens les réalisations de Joël Séria et Jean Yanne en grande admiration, et invite vos lecteurs à aller les découvrir séance tenante si ce n’est déjà fait !

So Film - Tarantino

On peut se moquer des nanars français, mais il faut bien comprendre qu’ils rassemblaient des millions de spectateurs, je pense aux films de Max Pécas ou de Philippe Clair au début des années 1980, surtout dans la période estivale…

Max pecas

Bien sûr, tout comme les films avec Kev Adams rameutent des millions de spectateurs… et pour avoir vu Les Profs 2, je peux vous dire que j’ai infiniment plus de respect pour Max Pécas et Philippe Clair ! Vous serez d’accord pour dire que le succès public d’un film ne détermine pas sa qualité intrinsèque. Nous ne pouvons pas considérer Fast & Furious 7 comme l’un des meilleurs films de tous les temps sur la seule foi de ses résultats au box-office, si nous voulons continuer à tenir debout en tant que civilisation.

Bon, vous serez d’accord avec moi, « Highlander »(1986), le meilleur film de l’univers, non?

Alors sur cette affiche je ne sais pas, mais dans l’absolu, je comprends tout à fait votre attachement à ce film pour avoir grandi dans les années 1980. Personnellement, je préfère l’affiche représentant Christophe Lambert les bras écartés, en plein Quickening dans un parking.

Higlander - Christophe Lambert - Sean Connery

De par votre livre, vous sanctuarisez les nanars (?), mais n’est-ce pas aussi un documentaire comme « Go-Go boys »(2014) qui a popularisé la série Z avec les films CANNON?

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Oui, il y a un petit côté « Entre ici, Jean Moulin » pour certains artisans du bis que nous affectionnons particulièrement et qui, selon nous, mériteraient d’être reconnus à la hauteur de leur enthousiasme et / ou de leur débrouillardise. Dans l’absolu, la grande majorité des réalisateurs retenus par nos soins pourraient tous faire l’objet d’hommages aussi touchants et exaltants que le magnifique Ed Wood de Tim Burton. Le cas du documentaire Go-Go Boys est particulier en ce qu’il ne se concentre que sur un seul studio pas forcément représentatif de quoi que ce soit en dehors, peut-être, de l’opportunisme commercial à l’œuvre dans les années 1980. Toutes proportions gardées, nous nous sentirions plus proches du travail d’un Pete Tombs dans son livre Mondo Macabro et la série documentaire qu’il a inspiré.

Quels sont, selon vous, les réalisateurs (français ou étrangers) qui font du nanar, actuellement, sans le savoir?

Arf, c’est une question compliquée dans le sens où le principe du nanar réside comme je vous le disais dans sa nature accidentelle, qu’il est donc très difficile de prévoir si tel projet ou tel réalisateur est foutu d’avance. Ce qui est formidable avec le cinéma, c’est qu’on n’est jamais à l’abri d’une bonne (ou d’une mauvaise, forcément) surprise. Par exemple, je déteste tous les films de David Ayer, et j’ai trouvé son Fury complètement fou, d’une efficacité hallucinante. Bon allez, puisque je sens que vous attendez tout de même une réponse, je dois avouer un faible pour les nanars mégalomanes, pour les auteurs démiurgiques qui se mettent en avant, et à ce titre, Le Serment de Tobrouk de Bernard-Henri Lévy atteint des hauteurs stratosphériques.

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Les films nanars étaient aussi le fruit d’une économie cinématographique (en gros, remplir les cinémas de quartier ou établir des doubles programmations, comme aux USA…), la vidéo, le numérique n’ont-ils pas tué ce filon? (C’est un peu la problématique du film US « Boogie Nights » (1997) de PT Anderson, où la vidéo, dans les années 1980, a « tué » petit ,à petit le cinéma porno traditionnel…).

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Tant qu’il y aura des fous suffisamment vertueux dans leur démence pour suivre leurs rêves jusqu’au bout contre vents, marées et opinions contraires, il y aura du nanar, et c’est tant mieux. Le numérique a accompagné une standardisation des productions, une rationalisation des coûts, un manque d’investissement créatif dramatique qui ne sont pas uniquement imputables au changement de support mais aussi à l’époque, de plus en plus cynique et timorée en termes de choix artistiques. Plutôt que de chercher une voie originale, réalisons un énième film d’horreur en found footage, un énième film de requin tueur avec des images de synthèse hideuses. Un studio comme The Asylum a participé à la création du marché de niche du nanar volontaire, mais le pire, c’est que ses décisionnaires n’ont même pas fait exprès, ils produisent des films torchés à la va-vite comme d’autres vendent des produits financiers toxiques, avec nulle autre passion que celle du profit à court terme.

PT-Anderson-Boogie-Nights-1997-1

On est bien d’accord, Chuck Norris va non seulement sauver l’Amérique des terroristes de toute sorte, mais il est bien le meilleur acteur de l’univers.

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On est bien d’accord si tant est que nous nous trouvons tous deux dans un univers parallèle merveilleux où les années 1980 ne finiront jamais. Le Chuck Norris de 2015 ne fait vraiment pas rire, et ce jean-foutre de Cyril Hanouna aurait d’ailleurs dû se renseigner un petit peu sur les dernières sorties politiques du bonhomme avant de le recruter dans une pub.

 Selon vous, quels sont les meilleurs acteurs nanars (français ou étrangers)?

En France, j’ai une grosse tendresse indépassable pour Francis Huster, pur produit de l’excellence théâtrale à la française que ce génie d’Andrzej Zulawski a irrémédiablement détruit en le faisant tourner coup sur coup dans La Femme Publique et L’Amour Braque. Du côté de Bollywood (mon péché mignon), je crois que mon préféré reste Bobby Deol, action star virile et pataude qui ne sait vraiment pas danser, mais qui n’en a rien à foutre.

À Nantes, nous avons le concept de l' »Absurde séance » qui a un gros public de fans (cf lien  http://absurdeseance.fr/) et qui s’exporte sur d’autres villes, comment expliquez vous ce regain d’intérêt pour le cinéma bis?

 L'absurde séance

On vit à une époque incroyable où la culture geek est passée dans le mainstream et draine le public en masse. D’aucuns comme Kevin Smith peuvent s’en réjouir, et jubiler de cette apparente victoire du nerd binoclard frappé à la récré par les gros durs, d’autres se méfient du mainstream comme de la peste et recherchent le frisson « authentique » qui ne serait pas encore tombé dans le domaine d’appréciation populaire. Certains cherchent simplement à voir des bons films, d’autres l’expérience collective dans une salle obscure. Certains prisent encore l’objet film comme une denrée rare à vivre en salle jusqu’au bout du générique de fin, d’autres veulent TOUT consommer. La clé de compréhension de ces succès, je pense, c’est qu’il n’y a plus un public pour ce genre de films, mais DES publics.

Vous connaissez sûrement le livre de François Forestier (« 101 nanars », ed. Denoël, 1996) et en quoi, votre livre diffère-t-il?

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Pour la forme, il y a le travail iconographique fabuleux accompli par les camarades d’Ankama, j’en profite pour faire une bise à Tony, qui se reconnaîtra puisque je viens de le nommer. Sur le fond, il y a déjà une variété de plumes et d’approches, et une tendresse que j’espère tangible pour tous les films abordés. Certains, notamment sur les forums de cinéma, reprochent à François Forestier un manque d’affection pour les films et les gens dont il traite, et trouvent finalement que ses textes sont plus drôles que les films, plutôt mainstream, dont il parle. Pour nous, les films des 101 nanars sont finalement plus des navets que des nanars. Dans ce livre nous proposons une plongée dans un univers qui nous passionne vraiment. Beaucoup des films traités ne parleront pas forcément aux lecteurs, mais c’est aussi le but du livre, mettre en lumière un cinéma complètement fou que le grand public ne soupçonne pas. Et, point essentiel, chaque film est présent dans le livre parce que la personne qui a rédigé la chronique l’a aimé très fort pour de vrai, de façon presque gênante pour son entourage.

Vos derniers coups de coeur en nanars?

L’incroyable Mad Foxes projeté lors de la derrnière Nuit Excentrique au Grand Rex, un chef-d’œuvre de mauvais goût comme j’en ai rarement vu.

Vos prochains projets et festivals?

Truffer les sites de ventes en ligne de commentaires dithyrambiques pour inciter Ankama à nous commander un tome 2. Plus sérieusement, nous serons à la 4e Nuit Hallucinée à Lyon le 12 décembre, et nous réfléchissons à la suite à donner à la Nuit Excentrique que nous avons organisé au Grand Rex en septembre dernier. Il y a aussi le site bien sûr, qui est quand même le coeur de Nanarland, et là l’ambition est de continuer à l’alimenter en films, en bio, en interviews. De ce côté nous avons pas mal de choses dans les tuyaux. Parallèlement, nous préparons quelques surprises de tailles que nous serons normalement en mesure d’annoncer d’ici la fin d’année !

Entretien réalisé par Dominique Vergnes

nanar1

Titre: Nanarland – Le livre des mauvais films sympathiques

Tome: 1

Auteur: François Cau & Nanarland

Éditeur: Ankama

Nbre de pages: 272

Prix: 19,90€

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