On n’a toujours pas compris ce qu’il s’est passé, c’était il y a un peu plus d’une semaine. Pour tout dire, c’était hier, c’était ce matin-même. De ces jours qui glacent le sang, et incitent à repartir de plus belle. Car si une partie de Charlie s’est envolée sous les impacts sans audace des Kalach’, Charlie vit encore avec des millions de personnes à son chevet, de tous les milieux. Mais s’il y a bien un milieu
qui s’est mobilisé; choqué par cet ignoble attentat à la pudeur des dessins sans nulle violence; c’est le milieu des dessinateurs, des auteurs, des artistes de la bande-dessinée et de l’illustration, marqués autant dans leurs mines que dans leur chair. Preuve en est, ce numéro historique de Spirou: jamais en 76 ans d’existence le quotidien au groom n’avait publié de hors-série. C’est désormais chose faite avec ce Je suis Charlie, essentiel et important!
Voilà son édito:
« Le mercredi 7 janvier, une fusillade éclatait à la rédaction de CHARLIE HEBDO, à Paris, tuant 12
Mais depuis toujours, SPIROU défend la liberté, la solidarité, la tolérance, l’amitié, l’intelligence et
SPIROU, ami, partout, toujours. »
Et au total, dans ce numéro incroyable réalisé en une semaine (il faut plus d’un mois en général pour fabriquer un numéro normal dont la structure est souvent la même, c’est dire l’exploit de chaque membre de la rédaction de ce magnifique journal), plus de 150 auteurs se sont donné rendez-vous dans cet hommage et cet élan pour aller de l’avant. Des auteurs des éditions Dupuis mais aussi d’ailleurs, des auteurs parfois même pas publiés, d’ici ou de plus loin (le Finlandais Jussi-
Le Spirou de Yoann en couverture, un Je suis Charlie barrant son t-shirt noir, est déterminé à sortir de l’obscurité et à laisser parler les mots et les dessins plutôt que les armes. Les héros hilarants ont les larmes aux yeux; les auteurs cherchent leurs mots; Pascal Jousselin a mal au bide; La petite Lucie et Pic & Zou ne veulent pas jouer aujourd’hui et explique à leur façon, remarquable, ce qu’il s’est passé; Fred Neidhardt fait le parallélisme avec les caricaturistes algériens, Mathieu Sapin a le crayon qui tremble… Les dessins, les dialogues se suivent mais ne se ressemblent pas, signe des émotions et des expériences différentes des dessinateurs. Ce Spirou est un portrait, une véritable fresque de l’éboulement intérieur d’une profession qui se pose des questions et tente de retrouver le goût de l’humour… le goût de l’amour (comme la très belle planche de Nob qui vient conclure ce numéro) aussi dans un monde pourri de violence. Aucun dessin ne laisse indifférent et les grandes pointures de la BD se font toutes petites pour un hommage humble et bouleversant. Parmi les nombreuses œuvres toutes vibrantes et sincères, on notera un Blutch des grands jours, fantaisiste et percutant, comparant les terroristes à des Gargamel venus venger le maudit sorcier en faisant un massacre aux studios Peyo; un Julien Neel extrêmement brillant pour expliquer la tragédie aux enfants en prenant le Père Noël comme exemple, un Obion avec un avis très critique et très personnel envers tous les dessins apparus sur la toile (et dans les pages de ce même Spirou) et se demandant « Mais où sont nos meilleurs caricaturistes? » avant de se raviser: « Ah oui merde… » ou ce dessin de Gazzotti où trois des héros de Seuls, de « cultures différentes », lâchent un « Restons unis » sans équivoque!
On notera que la rédaction de Spirou a été submergée de dessins qui n’ont pu être publiés par manque de place. Le tri, on l’imagine, fut cornélien et même certains grands de la bd comme Fabrizio Borrini, Michel Weyland, Jean-Marc Krings, Giulia Jones, Mauricet ou encore André Taymans ne furent pas sélectionnés. Certains n’ont pas trop compris pourquoi, on peut les comprendre, toujours est-il que le résultat final du numéro est parfait, émouvant et bien composé. Quant aux « non-repris », ce n’est certainement pas par faute de gage de qualité (que du contraire, et de toute façon peut-on juger du talent de ceux qui font l’effort et se font le mal de dessiner pour combattre l’innommable?), et le site internet de l’éditeur a publié chacun de ces dessins: http://blog.dupuis.com/actualites/hommages-charlie-hebdo.
En voici quelques extraits:
Enfin est-il utile de vous dire à quel point ce numéro est collector et indispensable, pour sa panoplie de talents au service de la liberté d’expression? Pour le plaisir des yeux qu’il provoque,
Spirou, Hors-Série, 16 janvier 2015, 78ème année, Éditions Dupuis, 2,40€. www.spirou.com

